Dix familles contrôleraient 80 % de l’économie calédonienne. La formule est connue, répétée, parfois présentée comme une évidence. L’enseignant Loïc Steffan a voulu vérifier ce qu’il en était vraiment. Son analyse invite à regarder au-delà des grands noms.

Sur le Caillou, les grandes familles font partie du paysage économique autant que des conversations. Importation, automobile, distribution… Certains noms reviennent régulièrement. Mais de là à leur attribuer le contrôle de 80 % de l’économie, il reste un chiffre à démontrer.

Loïc Steffan, professeur agrégé d’économie-gestion à l’UNC, s’est penché sur cette affirmation. Selon ses recherches, elle circule depuis 2018 sans qu’il ait retrouvé d’étude publiée permettant de l’étayer.

Pour la confronter aux données disponibles, il indique avoir analysé 53 007 annonces du registre du commerce, publiées dans 1 843 numéros du Journal officiel entre 2014 et janvier 2024. Des informations ensuite croisées avec le répertoire des entreprises et les données de l’ISEE, les rapports de l’IEOM et ceux de la chambre territoriale des comptes.

Dans son recensement, les dix familles les plus souvent citées sont rattachées à 355 des 12 738 sociétés actives identifiées, soit 2,8 %. Elles apparaissent également dans 13 des 129 ensembles regroupant au moins huit sociétés.

Attention au raccourci inverse : 2,8 % des sociétés ne signifie pas 2,8 % de l’économie. Une petite société immobilière compte autant qu’une importante entreprise d’importation. Ce travail ne mesure donc ni les fortunes détenues, ni les parts de marché, ni le chiffre d’affaires cumulé. Son auteur souligne également les limites d’un repérage fondé sur les dirigeants et les holdings, qui ne révèle pas tous les liens d’actionnariat.

Ces familles restent particulièrement présentes dans le commerce, une partie de l’industrie et l’agroalimentaire. Ces trois secteurs représentaient ensemble 15,6 % du PIB en 2017, mais elles les partagent avec de nombreuses autres entreprises, dont le groupe Bernard Hayot.

L’analyse attire surtout l’attention sur le poids de la puissance publique. Le secteur public représentait 27,5 % de l’emploi salarié en 2025. Autre indicateur, les versements nets de l’État équivalaient à 12 % du PIB en 2023. Ces chiffres mesurent des réalités différentes et ne s’additionnent pas.

Loïc Steffan souligne aussi le rôle des sociétés provinciales, présentes au capital de nombreuses entreprises, et l’intervention publique dans des secteurs essentiels comme le nickel et l’énergie. Pour lui, les institutions calédoniennes et l’État occupent une place centrale, trop souvent oubliée dans les discussions sur les grandes familles.

La concentration économique existe et mérite d’être examinée, marché par marché. Mais pour savoir qui possède quoi, qui décide et qui influence les prix, un schéma de sociétés ou un pourcentage répété ne suffisent pas. Il faut des données accessibles, précises et actualisées.

Pour aller plus loin : Qui tient vraiment l’économie calédonienne ?