[BILLET D’HUMEUR] Une publication de Souveraineté Calédonienne, signée Ronald Frère, a retenu toute notre attention. Un texte présenté comme un témoignage de terrain après les émeutes, mais où l’idée d’un « second round » installe, volontairement ou non, une menace implicite dans un pays déjà à bout de souffle.
Le message est clair. L’auteur affirme n’avoir rencontré ni casseurs ni manipulés, mais des responsables de quartier organisés et lucides, qui auraient protégé les commerces, sécurisé leur environnement et assuré l’entraide pendant les violences. Il décrit des habitants ayant, selon ses mots, tenu le terrain là où l’État et les institutions auraient failli, avant d’être évacués puis oubliés une fois la crise passée.
Cette parole mérite d’être regardée avec attention. Elle révèle un sentiment d’abandon, une rupture de confiance profonde entre certains quartiers et les institutions, et une colère qui s’est installée bien avant les émeutes. Elle rappelle aussi que cette crise ne peut être réduite à des images de violences ou à des lectures simplistes.
Mais cette publication interroge aussi et peut-être surtout par ce qu’elle sous-entend. Elle s’inscrit dans un pays lourdement meurtri par les conséquences des émeutes : des centaines d’entreprises détruites ou pillées, des milliers de salariés plongés dans l’incertitude, des écoles incendiées, une économie durablement fragilisée. Une réalité que vivent aujourd’hui, très concrètement, des familles entières.
Dans ce contexte, évoquer l’hypothèse d’un « second round » ne peut être anodin. Présentée comme un constat politique, cette formule agit aussi comme une mise sous pression, laissant entendre que la violence pourrait redevenir un moyen d’expression si certaines revendications ne sont pas satisfaites. Ce n’est pas une menace directe, mais c’est une menace implicite, dont l’effet est réel dans une société déjà éprouvée.
Pour celles et ceux qui ont perdu leur emploi, leur commerce, leur entreprise, leur maison et pour certains leur vie, la perspective d’un nouvel affrontement n’a rien d’un levier de transformation. Elle ajoute de l’angoisse à l’incertitude, de la peur à l’épuisement.
La publication assume par ailleurs une revendication d’indépendance immédiate, présentée comme une nécessité vitale plus que comme une idéologie. Le débat est légitime. Mais il se heurte à une réalité incontournable : celle d’un pays qui doit d’abord se reconstruire, socialement et économiquement, avant de pouvoir envisager sereinement son avenir institutionnel.
Cette publication dit quelque chose de vrai sur la fracture entre le terrain et le pouvoir. Elle questionne aussi par ce qu’elle semble occulter : le traumatisme collectif encore à l’œuvre et la fragilité extrême du pays. Entre une colère qui cherche à s’exprimer et une société qui aspire avant tout à la stabilité, le risque est grand que les mots, à force de tension, deviennent des déclencheurs plutôt que des passerelles.
Écouter, oui. Mais écouter sans banaliser la violence, ni minimiser les conséquences déjà subies. Dans le contexte actuel, la responsabilité collective commence aussi par le choix des mots.
PS La mise en scène de Ronald McDonald semble vouloir dénoncer par la dérision l’absurdité de la situation, mais ce décalage ne fragilise-t-il pas le message dans le contexte actuel ?

